TIBET, CACHEMIRE & CORSE

INDE : Les attentats de Bangalore puis d’Ahmedabad, et auparavant ceux de Lucknow, Varanasi et Mumbai, qui ont fait plus de deux cents morts, ont tous une connexion indépendantiste kashmirie. C’est le moment ou jamais de vérifier quelle est la position de la France par rapport au Cachemire.
Par François Gautier, ancien correspondant du Figaro en Inde, rédacteur en chef de la Revue de l'Inde (lesbelles.lettres.com)

TIBET, CACHEMIRE & CORSE

Y a-t-il un lien entre le Tibet, le Cachemire et la Corse? Paradoxalement, oui ! La France reconnaît à la Chine, depuis fort longtemps déjà, droit de suzeraineté sur le Tibet ; nous n'accordons cependant pas la même latitude à l'Inde, nous cantonnant à déclarer que le Cachemire est un territoire 'disputé' (entre le Pakistan et l'Inde) ; par contre, il ne viendrait jamais à l'idée des Indiens de nous dire que l'appartenance de la Corse au territoire français est 'contestée'.

La France et l'Inde, depuis les premiers comptoirs, c'est une histoire de grandes promesses qui n'aboutissent à rien, pour une raison ou une autre (que ce soit le rappel de Dupleix par Louis XV ou l'histoire du Clémenceau). Aujourd'hui la France n'est que le 7ème investisseur en Inde, loin derrière les Etats-Unis, qui ont compris qu'il leur faut reporter une partie de leurs investissements en Chine sur l'Inde et qui utilisent New Delhi pour contrecarrer l'expansion chinoise en Asie.

A la base, notre politique en Asie du sud est faussée, car nous avons toujours mis sur le même pied le Pakistan, petit pays non démocratique, toujours au bord de l'anarchie islamiste ainsi que de la banqueroute, et l'Inde, extraordinaire nation démocratique, pro-occidentale, au formidable potentiel économique. Si nous le faisons moins maintenant, nous continuons tout de même à succomber au chantage nucléaire pakistanais et pour cela nous ne voulons pas « déséquilibrer » le dialogue indo-pakistanais (qui n'existe pas) en reconnaissant à l'Inde le Cachemire.

La sensibilité indienne quant au Cachemire est exacerbée. Et avec quelque raison : le Cachemire a toujours fait partie de la nation indienne, c'est même le berceau du shivaïsme et de la philosophie de l'Advaita. Le fait qu'une partie de la vallée du Cachemire (le Ladhak est bouddhiste et la région de Jammu à majorité hindoue) ait été brutalement convertie à l'islam au 16ème siècle n'y change rien. Aujourd'hui, 400.000 hindous ont été chassés par la terreur de leurs terres ancestrales de la vallée du Cachemire, et certains vivent encore dans des camps de réfugiés à Delhi ou Jammu, sans doute le plus grand nettoyage ethnique de notre ère.

La France se targue depuis quelques années de « soutenir » l'Inde, mais ce sont des promesses qui ne lui coûtent rien et sont vides de sens. L'appui de la candidature indienne au Conseil de Sécurité de l'ONU, par exemple, n'a aucune valeur, car la Chine s'y oppose, ainsi que d'autres pays. L'accès au nucléaire français frise l'absurdité, car non seulement il est tributaire de multiples conditions qui musèleraient la force nucléaire militaire indienne, qui fait fonction d'arme dissuasive face à la bombe pakistanaise et à l'énorme arsenal nucléaire chinois, mais nous attendons que les Américains leur vendent du nucléaire pour s'engouffrer dans la brèche.

Et le Tibet alors, que vient-il faire là-dedans ? Dès 1948, les Chinois ont compris que l'Inde était la seule puissance qui avait le potentiel de leur faire contrepoids en Asie. Pour neutraliser cette menace indienne, Beijing s'est d'abord saisi du Tibet, qui traditionnellement a toujours fait office de tampon entre les deux géants d'Asie (c'est d'ailleurs exactement ce qu'offre le Dalaï-lama aujourd'hui lorsqu'il propose de faire du Tibet une zone démilitarisée et dénucléarisée) et s'empressèrent d'y poster dans les années 80 un nombre impressionnant de missiles nucléaires (voir rapport de la CIA de 2004 au Congrès américain), dont un certain nombre visent les principales villes indiennes. Puis sous de fallacieux prétextes (contentieux frontaliers, hospitalité indienne au Dalaï-lama), la Chine attaqua l'Inde par surprise en 1962, humilia l'armée indienne et quand elle se retira, garda quelques dizaines de milliers de kilomètres carrés de territoire indien dans l'Aksai Chin (Ladhak). Ensuite, les Chinois soutinrent tout au long des années 70 et 80 les mouvements séparatistes du nord-est de l'Inde (Tripura, Assam, Megalayana etc.), tout en continuant à revendiquer l'état stratégique de l'Arunachal Pradesh, un des plus beaux de l'Inde, qui se situe à la jonction du Bhoutan, du Tibet, de la Chine et du Bangladesh.

Mais surtout, les Chinois comprirent vite que c'est en se servant de l'animosité pakistanaise vis à vis des hindous, qu'ils pourraient le mieux neutraliser l'Inde. La liste de la "coopération" stratégique entre la Chine et le Pakistan est longue et très éducative. Cela va de la route la plus haute du monde entre le Cachemire pakistanais et le Sin-Kiang, jusqu'aux missiles M11, capables de porter des têtes nucléaires, qui ont été fournis par Beijing, malgré les avertissements du Pentagone. Puis bien sûr, Les Chinois ont littéralement donné aux Pakistanais la Bombe - et les Américains qui se taisent, le savent depuis longtemps. Le père de la bombe pakistanaise a également vendu de la technologie nucléaire à la Corée du Nord, à l'Iran et à la Lybie, comme tout le monde le sait aujourd'hui.

Alors pourquoi donc nous acharnons-nous à investir massivement en Chine (et à vendre des armes au Pakistan) et négligeons-nous l'Inde, continent de liberté et de démocratie dans une Asie en proie au fondamentalisme islamique et à la tentative d'hégémonie chinoise ? Il est vrai qu'à l'heure actuelle il est beaucoup plus facile de faire des affaires en Chine qu'en Inde, car il existe là-bas une volonté centralisée qui a les moyens autocratiques de réaliser ses ambitions, que ce soit pour imposer le contrôle des naissances ou pour tracer des autoroutes en expropriant les petits propriétaires (en Inde cela prend quelquefois sept ans de litiges).Pourtant non seulement l'Inde, "l'autre" géant d'Asie a su préserver sa trame démocratique depuis 60 ans, mais en plus, il offre des conditions de travail bien supérieures à celles du géant chinois: l'Inde possède par exemple un système juridique qui protège les contrats (ce qui n'est pas le cas en Chine), l'Anglais est parlé dans tout le pays, (idem) et le couvercle de la marmite a été enlevé depuis longtemps. Ainsi depuis l'Indépendance, tous les séparatismes, révoltes, excès, ont déjà bouillonné à la surface, sans affecter la trame démocratique de ce pays, preuve s'il en est de la stabilité future de l'Inde, qui assurera sécurité et rentabilité aux investissements étrangers. Ajoutons que les Indiens aiment l'Occident et qu'ils acceptent la diversité de 'l'Autre', contrairement aux Chinois.

Le Président français a montré qu'il savait aller au-delà des conventions et des sentiers battus. S'il veut que la France reprenne sa place en Inde, et ne se fasse pas - une fois de plus - damer le pion par les Américains (qui tentent en ce moment de persuader Delhi de signer un accord nucléaire, qui lierait l'Inde politiquement et économiquement aux Etats-Unis pour les vingt prochaines années), la reconnaissance à l'Inde de sa suzeraineté sur le Cachemire frapperait un grand coup : nous nous gagnerions tous les coeurs indiens, tout nous serait possible en Inde. Elle rétablirait également une certaine parité entre les deux géants de l'Asie, l'un dictatorial, avec un 'karma noir' (à part le million de Tibétains occis depuis 1959 les dirigeants chinois ont éliminé deux millions des leurs) ; et l'autre démocratique, doté d'un 'bon' karma (les Indiens, durant toute leur histoire n'ont jamais envahi militairement un autre pays).

Peut-être alors, le grand rêve de Dupleix serait-il en passe de se réaliser.

fgautier26@gmail.com

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